PANIQUE DANS L’ASSIETTE

Ils se nourrissent de nos peurs 

Introduction

Panique dans l’assiette ! Il existe une abondance d’ouvrages rédigés sur ce thème par d’excellents historiens tels Madeleine Ferrières et son incontournable Histoire des peurs alimentaires, ou par des sociologues comme Claude Fischler, directeur de recherche au CNRS. Leurs analyses permettent de comprendre ce phénomène d’une ampleur désormais inédite chez des consommateurs dont l’état de santé n’a pourtant jamais été aussi bon. Presque tout a déjà été écrit à ce sujet.

Adjointe du président du Conseil national de l’alimentation (CNA), Véronique Bellemain a longtemps réfléchi sur les origines de ces peurs : « Un élément central de notre diagnostic réside dans ce que nous avons intitulé la boîte noire. Le consommateur urbain est déconnecté de la réalité des mondes agricole et industriel, en particulier de la complexité des chaînes de fabrication et de distribution. Cette disjonction entre la réalité de la production alimentaire moderne et la représentation que s’en font les consommateurs est source de crise quand le consommateur découvre qu’on lui a caché quelque chose. » Pour preuve, l’affaire de la vache folle qui a présenté aux consommateurs des ruminants devenus « carnivores ». « La crise est venue du fait que la filière avait trahi le contrat implicite selon lequel les vaches broutent de l’herbe ! », poursuit Véronique Bellemain.

Le cœur de la communication de l’industrie alimentaire consiste en effet à promouvoir une représentation bucolique et artisanale des lières agricoles. « C’est ce que nous appelons le mythe de Martine à la ferme. Quasiment toutes les images véhiculées abondent dans le sens de la naturalité, du mythe de l’âge d’or et montrent des modes de production passéistes, déconnectés d’une fabrication moderne, sécurisée, maîtrisée, qui permet de nourrir 65 millions de personnes dans des conditions satisfaisantes. La filière alimentaire n’a jamais revendiqué sa modernité ! », déplore la responsable du CNA.

Les peurs apparaissent donc suite à cette rupture du « contrat implicite » entre le consommateur et une industrie agroalimentaire aux pratiques devenues au fil du temps de plus en plus opaques. Le constat est lucide. Avec un phénomène nouveau et qui constitue l’objet de ce livre. Celui de l’instrumentalisation de ces angoisses alimentaires à diverses fins. Politiques et idéologiques quand il s’agit des campagnes alarmistes écologistes visant à remettre en cause notre système agricole moderne et à promouvoir la décroissance ; économiques quand, par exemple, le secteur de l’industrie bio dénigre les produits de ses concurrents conventionnels en les présentant comme « empoisonnés ».

Le mécanisme est classique et s’inspire de la fabrique du doute. Utilisée par l’industrie de la cigarette, la fabrique du doute a réussi pendant de nombreuses années à instiller des incertitudes concernant la dangerosité du tabac. Il s’agissait pour les grands noms de cette industrie mortifère de rassurer le consommateur. La fabrique de la peur fonctionne en image miroir : elle instille la méfiance sur des produits pourtant totalement inoffensifs. La fabrique de la peur stigmatise les pommes ou les salades issues de l’agriculture conventionnelle au motif qu’elles contiendraient d’in mes traces de pesticides. Elle tente de nous effrayer sur la présence d’un conservateur chimique ou d’un ADN modifié par l’homme dans un aliment. Elle laisse éclore une « épidémie » de personnes croyant être allergiques au gluten ou aux produits laitiers, alors que ces allergies n’ont pas évolué en matière d’incidence.

Profitant de ce vent de panique, les géants de la grande distribution et de l’agroalimentaire ont fait émerger de nouveaux marchés : ceux des produits « sans ». « Pour vanter les mérites d’un produit, on met désormais en avant ce dont il est dépourvu. On appelle cela le marketing du sans. Les gels douche sans parabène, les déodorants sans aluminium, les pains d’épices sans matière grasse hydrogénée et les pâtes à tartiner au chocolat sans huile de palme emplissent les rayons de la distribution », note Marc diRosa, journaliste à Stratégies. Or, « ce type de marketing recèle une dose d’ambiguïté, dans la mesure où lorsqu’un élément est mis en scène avec la préposition sans, sa nocivité est immédiatement sous-entendue, qu’elle soit réelle ou supposée », poursuit le journaliste.

En effet, avec une force de frappe financière qui dépasse 300 milliards d’euros pour les six principales enseignes – Carrefour, Auchan, Casino, E.Leclerc, Intermarché, Système U –, les fleurons de la grande distribution s’associent aux marchands de peur pour brouiller les messages et donner du crédit aux rumeurs les plus folles. « Ce marketing du sans entretient une certaine peur chez les consommateurs », confirme Sophie de Reynal, directrice marketing du cabinet de veille et d’innovation alimentaire Nutrimarketing.

Entre groupes de pression écologistes, pseudo-experts autoproclamés, responsables politiques populistes et grand  business, ils sont bien nombreux à tirer profit de nos paranoïas alimentaires. Sur le dos de qui ?

D’abord sur celui de la grande majorité des agriculteurs, stigmatisés et accusés d’être des empoisonneurs, alors que leur métier consiste depuis la nuit des temps à nourrir le monde. Jamais ce défi n’a été rempli avec un tel professionnalisme, et pourtant, jamais le monde agricole n’a été aussi mal compris. On aime nos agriculteurs pour ce que nous croyons qu’ils sont, bien davantage que pour ce qu’ils font. « Nous, femmes et hommes de la terre, vivons très mal le peu de respect qu’on accorde à notre travail et à nos produits », déplore Danielle Even, agricultrice à Saint-Donan (Côtes-d’Armor), présidente du réseau Agriculteurs de Bretagne, dans une tribune publiée le 6 mars 2017 dans Ouest-France. Elle poursuit : « Les agriculteurs français sont frappés par une double peine. Une crise économique d’abord, qui a des conséquences sur toutes les productions, les unes après les autres. Alors que nous produisons l’une des meilleures agricultures au monde, les agriculteurs ne peuvent plus vivre dignement de leur métier car le prix payé pour leur travail ne couvre même plus leurs charges. Ils sont aussi frappés par une crise morale qui en rajoute aux difficultés. Initié par des militants mal dans leur société et relayé par des médias com- plaisants, l’agriculture bashing est à la mode. Taiseux et isolé, l’agriculteur est une proie facile car il ne peut se défendre. »

Ensuite, sur celui des consommateurs, fortement incités à payer plus cher des produits prétendument meilleurs pour la santé. Dindons de cette farce, ils ne disposaient pas d’un décryptage du fonctionnement de cette machine à créer de l’angoisse. En révélant pour la première fois ce qui se trame dans l’arrière-boutique de l’industrie agroalimentaire, les cha- pitres qui suivent répondent en n à cette impérieuse nécessité.